Du sexe en Amérique
Une autre histoire des Etats-Unis (Robert Laffont)
Les Américains sont-ils coincés ?
«La sexualité polarise toujours l’Amérique»
Littérature Du sein de Pocahontas jusqu’au fessier spirituel de Rihanna, Nicole Bacharan scrute «Du sexe en Amérique». Effeuillage d’un paradoxe qui dure. La Tribune de Genève
Les médias ont surnommé Nicole Bacharan «Miss America», tant l’historienne excelle à démêler les circonvolutions de la société américaine. Du sexe en Amérique part d’une observation simple. «Par ma naissance et mon travail, je suis souvent confrontée au reproche d’une Amérique puritaine étriquée. Or je ne me reconnais pas là-dedans. Partant du cliché, j’ai voulu décrypter la présence politique si particulière de la sexualité, avancer sur le fil de cette composante.» Passionnante, son étude rappelle les émois érotiques des premiers colons qui, après les conquistadors, s’aventurent dans le Nouveau Monde dès 1584. Premier signe, ils baptisent la colonie naissante Virginie, en hommage à leur reine vierge. Ce choix vient aussi en réaction à la vision des peuplades indiennes quasi nues, «ces femmes voluptueuses, voire dévergondées». Alors que le capitaine John Smith s’éprend de la princesse Pocahontas, quelques siècles plus tard, le sein dévoilé par Janet Jackson ébranle encore le public du Super Bowl.
«On ne se débarrasse jamais de son histoire, et on ne se libère pas plus de sa sexualité» précise la politologue. L’épisode du Nipplegate avec Janet Jackson, en 2004, dénote une pure réincarnation du puritanisme. Cette manière de s’offusquer – 540000 plaintes et réclamations de spectateurs profondément choqués par cette scène! – tenait du plus haut ridicule, de l’hypocrisie mensongère.» Et d’ironiser sur «la grande affaire des rondeurs mammaires aux Etats-Unis, les fessiers de Rihanna ou de Beyoncé ne semblant pas contrarier les velléités féministes de ces dames. L’analyste observe néanmoins que la permanente influence du bastion puritain s’explique. «Leur mode de vie a été acquis à force de dynamisme. Ils affichent leur goût de la réussite. Ils défendent le droit à la deuxième chance, poussent au repentir. Voyez les immigrants d’Asie ou d’ailleurs, qui adoptent ces principes en bloc avec enthousiasme. C’est cette dichotomie qui rend là-bas le cadre mental aussi fort.»
Jusque dans l’outrance. Le président Bill Clinton demandant pardon au peuple pour ses frasques avec son assistante Monica Lewinsky, le 26 janvier 1998, a marqué aussi fort que La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne. Alors que son épouse, Hillary Clinton, bataille à son tour pour la présidence, la fantasmer piégée dans une situation aussi débauchée, telle une couguar avec son jeune secrétaire, amuse à peine Nicole Bacharan. «Cette affaire a dérivé vers une limite qui semble inimaginable de nos jours. Destituer un président en utilisant l’arme du sexe, déjà… cela ne se pose qu’aux Etats-Unis, parce que, justement, l’écho médiatique est amplifié par l’héritage puritain. Le citoyen s’horrifie face à l’infidèle, l’audimat grimpe. Au final, même si l’homme politique n’a pas fauté au niveau professionnel, il a été traîné dans la boue.»
L’oubli peut apaiser l’opprobre, le mécanisme demeure. «Même les groupes progressistes, qu’ils soient féministes, homosexuels, etc., pratiquent désormais ce type d’exigence. Ils demandent la transparence, obligeant les gays ou les partenaires adultères à se dévoiler. Dans cette arène violente, il arrive même que des ultraréactionnaires soient flingués par leur propre hypocrisie.» La républicaine Sarah Palin en a payé le prix, quand, en 2008, en pleine campagne, la candidate à l’élection présidentielle dut assumer la grossesse inattendue de sa fille, 17ans, non mariée.
Farouche militante contre l’avortement et les relations sexuelles extraconjugales, la «Barracuda de l’Alaska» se retrouvait dans une crise familiale identique l’an dernier. «La redite touchait au grotesque. Quand bien même tout le monde finit par s’en moquer, l’émotion suscitée démontre la volonté plus ou moins consciente de toujours en revenir à la virginité.» Et d’évoquer la valse-hésitation entre la tornade libératrice des années soixante et les bals de pureté contemporains, où, déguisées en fiancées miniatures, des filles concluent un contrat d’abstinence prénuptiale avec leur père. «Ces cérémonies auraient lieu dans 48 états sur 50!» Pourtant, l’Amérique, insiste Nicole Bacharan, lui semble moins bigote et belliciste que sa caricature. «Voyez les séries télé, ce nouvel indicateur sociologique, qui traitent d’histoires de mœurs ou de pouvoir avant même qu’elles n’émargent à l’Histoire. Jusqu’à Girls, elles discutent de thèmes brûlants avec une franchise incroyable. Au fond, l’Américain aime nommer le problème et s’y attaquer. Ainsi du président Obama qui, l’an dernier, saluait le «Call me Caitlyn» («Appelez-moi Caitlyn») du transsexuel Bruce Jenner en couverture de Vanity Fair. Coïncidence, note Nicole Bacharan, au même moment, la Maison-Blanche inaugurait des toilettes all-gender. Marlene Dietrich avait compris la stratégie dès 1930. Dans Morocco, en smoking et haut-de-forme, la diva tombait hommes et femmes. Une vamp armée, de surcroît, d’un porte-cigarettes. Fumant.
Le Grand Journal, Canal Plus
Portrait d’une femme fabuleuse
| ElssCollection
02/02/2016 16:47
Interview de Nicole Bacharan, historienne et politologue spécialiste des Etats-Unis, auteure de nombreux
livres et consultante pour les médias radio et télévision
Racontez nous en quoi consiste votre métier ?
A l’origine, je suis historienne, et ma spécialité est l’histoire des Etats-Unis, pays où j’ai une partie de ma
famille, et où j’ai vécu de nombreuses années. Je continue à partager mon temps entre les deux côtés de
l’Atlantique. J’enseigne, (j’ai enseigné plusieurs années à Sciences Po), je fais des recherches, je fais
également des conférences, et surtout, j’écris des livres. J’ai ainsi eu la chance de travailler ainsi à l’université
de Stanford en Californie, et de passer beaucoup de temps dans les bibliothèques de ce campus de rêve,
toujours en quête de livres, de documents, d’archives. Leurs ressources sont infinies, et c’est un vrai bonheur !
Ma seconde profession celle de consultante : j’interviens à la radio ainsi qu’à la télévision pour expliquer les
événements qui se produisent au Etats Unis. Je fais la même chose pour les médias américains, en sens
inverse : je tente d’expliquer ce qui se passe en France. Les deux pays se comprennent souvent mal !
Quelle a été la motivation la plus forte dans le choix de votre profession ?
Une passion pour l’histoire et une forte part de hasard ! J’ai longtemps eu l’impression que les différentes
parties de ma vie, dans les nombreux pays dans lesquels j’ai vécu, étaient séparées les unes des autres, sans
ligne cohérente. J’ai réalisé peu à peu que tout cela avait construit une manière particulière de voir le monde et
les rapports entre les gens. Cette expérience m’aidait à décrypter les évènements petits et grands qui se
passaient dans un pays, à l’expliquer dans un autre pays, dans une autre langue, et ainsi contribuer à franchir la barrière culturelle. Je crois que ma motivation principale est de transmettre, de faire œuvre de pédagogue. Et tout cela, fondamentalement, je le dois à ma mère, si merveilleusement humaine et courageuse.
Quelle est la raison qui vous a amenée à écrire votre nouveau livre ?
Depuis que je travaille sur l’histoire des Etats-Unis, et tout particulièrement dans les médias, dès qu’il se passe un événement difficile à comprendre pour les Français, on me renvoie l’explication banale : « les Américains sont puritains, voici le retour du puritanisme ! ». Ayant vécu si longtemps aux Etats-Unis, je sais que cette explication est beaucoup trop simple et que les Américains ne vivent pas en puritains. Mais on ne peut pas nier une vraie différence d’attitude, de « cadre mental », entre les deux cultures. L’affaire Lewinsky, par exemple, avait bien un rapport avec le puritanisme, mais lequel exactement ? Ce n’était pas clair. C’est Dominique Simonnet, mon mari et éditeur (j’ai beaucoup de chance !), qui a eu l’idée de ce livre : Du sexe en Amérique, une autre histoire des Etats-Unis. J’y retrace l’évolution de la sexualité depuis l’arrivée des premiers colons en Amérique jusqu’à aujourd’hui. On s’aperçoit ainsi que le sexe a joué un rôle central dans l’identité et le destin du pays, peut-être autant que la politique. J’ai suivi tout au long deux fils conducteurs : l’évolution du puritanisme et celle de la question raciale. Les Etats-Unis ont été fondés sur deux piliers totalement antagonistes : la passion de la liberté, et l’esclavage. Et l’ordre racial était avant tout un ordre sexuel, qui devait, officiellement du moins, séparer radicalement Noirs et Blancs. On en trouve les séquelles jusqu’à aujourd’hui. J’ai adoré écrire ce livre, et j’espère que les lecteurs ressentiront cet enthousiasme.
Quel message avez-vous voulu faire passer ?
En fait, je crois que dans tout mon travail, le message de fond que je cherche à communiquer est que tous les êtres humains sont très proches et très semblables au fond d’eux-mêmes, et pas du tout aussi différents qu’ils n’apparaissent en surface. Ma vie « internationale » m’a rendu beaucoup plus sensible à ce que les humains ont en commun, et en général, se sont des choses très simples comme le besoin d’amour et de sécurité, le désir de protéger leurs enfants, de prendre soin de leurs parents… Au fond, c’est toujours cette proximité entre êtres humains que je recherche.